Un poison nommé CO

Chaque année, une formule chimique résumée en deux lettres, CO, occasionne environ 5 000 intoxications et 90 décès. Et pour cause, incolore, inodore, le monoxyde de carbone est un gaz indécelable par l’homme. Ces caractéristiques font de lui un poison redoutablement discret, qui agit le plus souvent dans les habitations, de préférence la nuit et en hiver. D’où vient ce gaz ? Pourquoi est-il si dangereux ? Que faire pour s’en protéger ? Autant de questions qui restent souvent sans réponse parmi la population. Le monoxyde de carbone est pourtant un fléau qui concerne potentiellement tous les foyers.

Un gaz combustible...

JPEG - 45.8 ko
Un sapeur-pompier évalue le niveau de CO dans son organisme - © A. Jimenez, SC

Le monoxyde de carbone (CO) est un des composants oxygénés du carbone les plus connus avec le dioxyde de carbone (CO2), plus communément appelé gaz carbonique. La confusion entre ces deux gaz est fréquente bien qu’ils diffèrent totalement, surtout par leur toxicité. Le CO est un gaz incolore et inodore à température et pression normale, avec une densité voisine de celle de l’air. Il est le résultat d’une combustion incomplète, quel que soit le combustible utilisé (bois, butane, charbon, essence, gaz naturel...), alors que le CO2 résulte d’une combustion complète. Découvert au XVIIIe siècle, le monoxyde de carbone s’est répandu dans l’atmosphère avec le développement de l’industrie et des technologies. S’il est essentiellement un rejet gazeux, il peut aussi être utilisé comme gaz combustible : c’est le principe des gazogènes, utilisés dans l’industrie depuis le XIXe siècle ou pour faire fonctionner le moteur d’un véhicule en période de pénurie d’essence, comme ce fut le cas sous l’Occupation. Jusque dans les années 1970, le monoxyde de carbone était l’un des principaux indicateurs de la pollution automobile, mais il ne joue plus actuellement qu’un rôle minime dans la pollution urbaine.

...toxique et mortel

JPEG - 165.1 ko
© Sdis 35
Les incendies sont à l’origine d’une part non négligeable des intoxications au monoxyde de carbone.

L’une des principales caractéristiques du monoxyde de carbone est sa toxicité dans un environnement confiné. Déjà dans l’Antiquité, des décès attribués à des phénomènes de combustion ont été mentionnés dans la littérature grecque et latine. Plus près de nous, on raconte que la mort d’Émile Zola, dans la nuit du 28 au 29 novembre 1902, pourrait être due à une intoxication au monoxyde de carbone liée à un acte de malveillance suite à son engagement dans l’affaire Dreyfus (selon Henri Mitterrand, biographe d’Émile Zola). De nos jours, les intoxications au monoxyde de carbone font partie des accidents domestiques qui pourraient, pour la plupart, être évités. Elles résultent le plus souvent de l’utilisation d’un appareil de chauffage défectueux ou mal entretenu. Les incendies sont également à l’origine d’une part non négligeable des intoxications (mais dans ce cas, les personnes intoxiquées restent statistiquement des victimes d’incendie). En 2006, l’Institut de veille sanitaire a recensé 1 069 intoxications, 2 953 personnes impliquées, dont 1 849 ont été conduites aux urgences et 602 hospitalisées, enfin, 44 sont décédées.

Un passager clandestin

Comment le CO agit-il sur l’organisme ? Absorbé par les poumons lors de la respiration, il réagit avec l’hémoglobine (globules rouges) en se fixant sur celle-ci en lieu et place des molécules d’oxygène, l’empêchant ainsi de transporter l’oxygène jusqu’aux tissus. Ce processus est d’autant plus dommageable que le CO se fixe durablement sur l’hémoglobine, ce qui entraîne une asphyxie au fur et à mesure de son inhalation. L’affection qui en résulte est dénommée « intoxication oxycarbonée ».

Les chiffres résument la dangerosité de la présence de CO dans l’air :

  • 0,1 % tue en 1 heure ;
  • 1 % tue en 15 minutes ;
  • 10 % de CO dans l’air tue immédiatement (teneur uniquement rencontrée lors d’un incendie).

En conséquence, la gravité de l’intoxication oxycarbonée est fonction de la quantité de monoxyde de carbone fixée sur l’hémoglobine :

  • l’intoxication aiguë, entraînée par l’absorption de fortes doses de CO, provoque des vertiges, une perte de connaissance, une impotence musculaire, parfois un coma et un décès ;
  • l’intoxication chronique, entraînée par l’absorption régulière de faibles doses de CO, ne se manifeste pas par des signes cliniques spécifiques, à tel point que le monoxyde de carbone a été qualifié de « grand imitateur », les intoxications occasionnant un grand nombre de faux diagnostics de grippe, gastroentérites et autres affections bénignes.

Les spécialistes s’accordent toutefois à dire que l’intoxication chronique se caractérise généralement par des symptômes réversibles tels que l’asthénie, des maux de tête et des vertiges, auxquels s’ajoutent parfois des troubles digestifs, des palpitations et de l’angoisse.

Oxygène contre monoxyde

Le seul remède aux intoxications au monoxyde de carbone consiste à se soustraire à l’exposition au gaz et à s’oxygéner. Dans le cas d’une intoxication chronique ou légère, le simple fait de respirer à nouveau un air sain suffit à enrayer les symptômes.

Dans le cas d’une intoxication aiguë, deux niveaux de traitement sont envisagés.

Le premier niveau consiste à délivrer à la victime de l’oxygène par un masque simple, dit à « haute concentration », qui permet d’accroître le débit d’oxygénation.

Le second niveau, dans les cas les plus sévères - qui se manifestent par des troubles de la conscience ou de la tension artérielle - consiste à placer la victime dans un caisson hyperbare. Il s’agit d’une enceinte hermétique dans laquelle on augmente la pression atmosphérique forçant ainsi l’oxygène à pénétrer dans les globules rouges et à remplacer le CO de façon plus efficace qu’un masque (voir p. suivante).

Où se cache-t-il ?

Les intoxications oxycarbonées surviennent dans un espace fermé soumis aux rejets de gaz de combustion. Il existe quatre causes majeures :

  • une mauvaise évacuation des produits de combustion : quand les conduits de fumée sont obstrués, les gaz issus de la combustion ne peuvent pas s’évacuer ;
  • l’absence ou la mauvaise ventilation de la pièce où est installé l’appareil à combustion : si une pièce est insuffisamment aérée, la combustion sera incomplète et émettra du CO ;
  • un mauvais entretien des appareils de chauffage et de production d’eau chaude : les combustibles ne brûlent pas correctement, ce qui peut provoquer des émanations de CO ;
  • la mauvaise utilisation de certains appareils (appareils de chauffage d’appoint utilisés trop longtemps, groupes électrogènes utilisés en intérieur...).

Cliquer sur l’image pour l’agrandir

JPEG - 109.7 ko
Les sources possibles de monoxyde de carbone dans une habitation - © Drass/Ddass Poitou-Charentes

Toutefois, les enquêtes techniques menées systématiquement après une intoxication au monoxyde de carbone par la direction départementale des Affaires sanitaires et sociales ou le Laboratoire central de la préfecture de police démontrent que la source d’émission de CO est parfois difficile à déceler. Tous les appareils à combustion sont susceptibles d’être impliqués, ce qui laisse envisager un large éventail de situations à risque.

Une enquête a ainsi révélé qu’un couple avait été victime d’une intoxication chronique car le conduit d’aération de leur salle de bains était relié à un garage automobile...

L’hiver, sa saison préférée

En période hivernale, les habitations sont chauffées et sont donc susceptibles d’être concernées par ces défaillances, d’où l’importance de faire vérifier tous les ans les installations de chauffage et de faire ramoner les conduits de fumée par des professionnels.

L’utilisation non appropriée d’installations thermiques est une cause récurrente d’accidents. Dans le département du Nord, le 26 janvier 2009, 200 personnes ont été intoxiquées dans l’église de Phalempin où se déroulait un concert. Les systèmes de chauffage des églises sont en effet prévus pour fonctionner environ une heure en continu, au-delà, la production de monoxyde de carbone peut parfois atteindre un niveau suffisamment élevé pour faire ressentir ses effets nocifs sur les organismes humains. De plus, certains environnements ou certaines circonstances peuvent constituer des facteurs de risques supplémentaires. Ainsi, la région Nord-Pas-de-Calais est régulièrement touchée par des « épidémies » d’intoxication au monoxyde de carbone car beaucoup de logements sont chauffés au charbon. Or, en période de redoux, les chauffages au charbon fonctionnant au ralenti émettent facilement du CO.

Enfin, il faut noter que sur les 12 victimes de la tempête qui a frappé le Sud-Ouest de la France en janvier 2009, 4 personnes sont décédées d’une intoxication au monoxyde de carbone après avoir mis en route un groupe électrogène dans leur logement afin de pallier les coupures d’électricité.

Les gestes qui sauvent


À l’heure actuelle, la meilleure manière de se prémunir des intoxications au monoxyde de carbone reste la vérification et l’entretien réguliers des installations de chauffage qui demeurent la principale cause des accidents. En cas d’intoxication au monoxyde de carbone :

  • aérer immédiatement les locaux en ouvrant portes et fenêtres ;
  • faire évacuer les locaux ;
  • appeler les secours ;
  • ne réintégrer les locaux qu’après le passage d’un professionnel qualifié qui recherchera la cause de l’intoxication ;
  • contacter les autorités sanitaires de votre département ou le Laboratoire central de la préfecture de police pour Paris et les départements de la petite couronne. Ces services sont en mesure de donner des informations complémentaires et peuvent intervenir pour permettre d’obtenir une aide ou effectuer une enquête technique.

Sa présence dans les incendies

JPEG - 77 ko
Un sapeur-pompier change le filtre du masque d’un coéquipier - © A. Jimenez, SC

Une autre cause majeure des intoxications au monoxyde de carbone est souvent ignorée, il s’agit de l’incendie. La brûlure a longtemps été considérée, à tort, comme la seule menace provenant des feux d’habitation. Aujourd’hui, les experts estiment que la majorité des victimes d’incendie meurent par intoxication gazeuse suite à la dégradation thermique des matériaux d’une habitation. Le monoxyde de carbone serait partiellement responsable puisque d’autres toxiques, notamment les cyanures, joueraient également un rôle important. Il est donc essentiel d’avoir conscience qu’en cas d’incendie, l’air ambiant peut être aussi dangereux que la chaleur dégagée.

Prévenir et informer

Les intoxications au monoxyde de carbone représentent un véritable problème de santé publique. Les pouvoirs publics ont adopté en 2004 le Plan national santé environnement, qui a instauré un système de surveillance piloté par l’Institut de veille sanitaire, a renforcé la réglementation en matière d’installations thermiques et prévoit le renforcement des campagnes d’information.

Le ministère de l’Intérieur, le ministère de la Santé et l’Institut national de prévention et d’éducation à la santé mènent ainsi chaque année, à l’automne, une campagne d’information et de sensibilisation axée sur la diffusion de brochures et de spots radio rappelant les bons comportements à adopter face au risque d’intoxication oxycarbonée.

Des outils de prévention plus immédiate existent : des détecteurs de monoxyde de carbone conçus pour être installés dans les habitations sont commercialisés. Leur fiabilité fait cependant débat et les pouvoirs publics n’ont pas souhaité, pour l’instant, imposer leur utilisation.

Le caisson hyperbare

JPEG - 172.9 ko
Un caisson hyperbare - © A. Jimenez, SC

Les intoxications oxycarbonées se présentant avec un trouble de la conscience, des signes cliniques neurologiques, cardiaques, respiratoires ou psychiques doivent être traitées par une oxygénothérapie hyperbare quel que soit le taux de carboxyhémoglobine. Les séances durent 90 minutes chaque jour, par série de dix séances à moduler selon le degré d’atteinte. Chaque malade respire de l’oxygène pur, la pression étant effectuée avec de l’air médical pour atteindre le plus souvent l’équivalent de 15 mètres sous l’eau (2,5 bars). Une séance d’oxygénothérapie se déroule en trois phases. Une compression lente, environ un mètre par minute, suivi d’un palier où le malade respire l’oxygène, dont la pression et la durée sont variables selon les indications, et une troisième phase de décompression lente également.

JPEG - 58.8 ko
Patient en séance d’oxygénothérapie - © A. Jimenez, SC

Le caisson, multiplaces, permet de traiter plusieurs malades en même temps. Une ventilation assistée, une surveillance continue et les soins habituels de réanimation y sont possibles. Deux sas au moins sont reliés à la chambre de traitement hyperbare : un de petite taille pour passer du matériel ou des médicaments, l’autre qui permet la sortie du personnel en cours de séance sans modifier la pression de traitement. L’oxygénothérapie hyperbare est utilisée pour de nombreuses autres pathologies, notamment les accidents de décompression en plongée.

Date : mardi 25 août 2009

Auteur(s)

  • Philippe Arrondeau
    Bureau de l’Alerte, de la planification et de la préparation aux crises, direction de la Sécurité civile
  • Frédérique Lallouette
    Bureau de la Réglementation incendie et des risques de la vie courante.

Type(s) de document

Partager cette page